Duel

Publié: 07/09/2013 dans Inspirations
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Rapiere

Il me fait face.

Son regard qu’on pourrait croire haineux ne reflète rien que le vide, masque impénétrable de son esprit que j’imagine torturé, sans doute à l’affût de la moindre de mes erreurs.
Les secondes défilent.
Un nuage s’écarte du chemin d’un rayon de soleil, laissant un apparaître un reflet sur ce visage aux traits tirés, à la peau parcheminée, et aussitôt s’abaisse son chapeau à larges bords.
Ses yeux retrouvent l’ombre qu’ils semblent tant chérir. Je n’ai que rarement eu l’occasion d’affronter tel bretteur. Ses gestes graciles sont précis, nulle fioriture dans ses attaques. Il ne laisse point de place à ces parades fantasques qu’affectionnent tant les courtisans. Il a l’efficacité de ces bretteurs rompus aux nécessités du champ de bataille, quand le seul temps qui compte est celui qui vous permettra de placer votre lame dans le corps de votre adversaire, dans ces instants où ce qui importe plus que tout est de rester le seul debout, et ce, le plus rapidement possible, pour affronter un nouvel adversaire.

Il revient en tierce.
Son corps se ramasse en avant, prêt à bondir. Sa ‘’main-gauche’’ en alerte, légèrement teintée de mon sang. Ma dernière feinte a tourné court, ma propre dague n’ayant réussi à pénétrer l’épaisse casaque de cuir de buffle qui protège son torse, alors que la sienne a profité de ma rapière parée de quinte pour m’ouvrir une estafilade au niveau de la clavicule.
J’ai préféré gagner en vitesse et en aise plutôt que porter moi-même un de ces lourds plastron, plus efficace sur un champ de bataille que pour un combat d’escarmouche dans cette étroite ruelle pavée.

Le velours panné de ma veste se fonce un peu plus à l’endroit de ma blessure au fur et à mesure de ce combat qui ne veut en finir.

Ce doit être comme moi un ancien militaire, peut-être est il lui aussi Maître d’armes… Mais cela ne résout pas pour autant mon problème. Il me faut agir, vite, ou périr. De cette angoisse qui naît en tout bretteur quand l’assaut s’étire, quand deux inconnus ont assez jaugé leur adversaire pour avoir une idée de sa valeur.

A quelques rues de là résonne un glas. Presque un autre monde, où le temps s’écoule différemment, un monde dont nous sommes presque étrangers, un monde pour lequel à l’instant présent aucun de nous n’existe réellement.

Mes pensées s’égarent. Il s’en aperçoit. Sûr de sa victoire prochaine, il me nargue, tente de me provoquer. Sa voix caverneuse plus que ses mots m’inquiète. Elle s’accorde à ses traits et son costume sombre et parsemé, me semble-t-il de la poussière de quelque tombeau, pour me rappeler ma première pensée lorsque je l’ai retrouvé sur les pavés glissants de la rue de la Miséricorde : cet homme est sorti de la tombe où je croyais l’avoir envoyé il y a quelques années.

Damnation !

Si cet inconnu est bien celui auquel je pense, alors je dois être damné. Pour l’avoir occis lors d’un précédent duel, il y a près de dix années, quand j’ai débuté dans ce triste métier de ‘’porte dague’’. L’assassinat, plus que l’armée, nourrit son homme, et n’est au final pas plus dangereux pour celui qui le pratique. Et sans en tirer plus d’honneur qu’au temps où je servais le Roi, j’y ai tout de même acquis une certaine réputation.

Il se rapproche.

Il pénètre cette zone dans laquelle je deviens dangereux pour lui, seul moyen à ce stade du combat de me pousser à l’erreur.
Passe arrière. Ma rapière s’abaisse en ligne basse tandis que ma dague rejoint la ligne haute. La douleur de ma blessure est moindre tant que je reste en quarte.
Je le laisse approcher d’un pas et j’appelle du pied, poursuivant mon action d’une menace au corps et d’une pointe. Comme prévu il pare de sa dague pour tenter un brisé avers au chef.
Mais avant que le coup ne porte j’ai le temps de faire une volte, tenant sa dague contre mon fort. Sa cuisse gauche est découverte. J’y plante ma propre dague, le blessant à son tour et m’écarte vivement.

Le voilà boiteux à présent, obligé de rester en garde à droite, dans une position assez ouverte. Comme il doit regretter de porter un plastron désormais… Je ne peux m’empêcher d’esquisser un sourire. Mais cela le laisse sans expression. Ses yeux n’ont pas même cillé quand je l’ai blessé.

Mons sourire s’efface aussitôt pour laisser place à une sueur froide qui me dresse les cheveux sur la nuque. A son tour de sourire.

Il pointe au chef de la rapière, puis au corps de sa dague, me forçant à reculer pour mieux parer, redouble de la dague et poursuit d’une volte que je ne puis qu’esquiver en me baissant. Et de nouveau il attaque, de la pointe de sa rapière il vise mon ventre. Plutôt que de parer, je préfère me fendre à gauche, et d’un brisé le blesser à la cheville droite.

Le coup me fait un peu plus saigner, mais la fin est proche. Pour lui comme pour moi, d’une manière ou d’une autre.

Il accuse cette nouvelle blessure et lance une série de bottes qui m’acculent au mur d’une maison, ne me permettant que d’ajouter quelques griffures à son plastron.
Pour la première fois depuis que cet assaut a commencé, il semble s’essouffler un peu, ce qui me redonne un peu plus de vigueur, malgré la douleur. Je le force à parer en croix haute et profite qu’il se découvre pour le repousser du pied. Puis à mon tour je lance une série d’attaques rapides, dans le seul but de profiter de son déséquilibre, et me placer à bonne distance.

Il ne me reste de choix que celui de tenter la botte que j’ai mise au point. Ma rapière décrit une courbe haute pour effectuer un briser au chef, mais au dernier moment je replie mon bras pour aussitôt le détendre à nouveau, d’estoc cette fois, évitant sa parade de quinte. Dans le même temps ma dague en position de prime, j’attends sa riposte de la main gauche, prêt à l’écarter de seconde. Un bretteur aussi agile que lui ne manquera pas de tenter de parer mon coup droit au visage mais je m’y suis préparé. Je réduis la distance qui nous sépare pour me plaquer contre lui, et volter aussi près de lui qu’il m’est possible, de manière à me retrouver dans son dos, pour enfin lui planter ma dague au creux des reins, à l’endroit où l’on ressert le plastron par des lacets.

Le coup porte.

Un éclair blanc m’éblouit. La douleur, fulgurante le suit : dans le temps de ma volte, ce bretteur doué m’a suivi, et sa dague est venue transpercer mon flanc droit, juste sous les côtes, en remontant.

Nous nous écroulons tout deux, face à face, jusque dans la mort qui ne saurait tarder à nous couvrir de son froid linceul.
Son chapeau gît à quelques pas de là. Je vois enfin son visage. C’est celui de mon premier contrat, revenu d’entre les morts pour s’offrir une revanche.
Je n’ai qu’un seul regret maintenant que je l’ai reconnu…

Celui d’avoir tenté la même botte que celle qui m’avait permis de l’occire la première fois, car il a eu le temps de réfléchir aux parades qui le vengerait.

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